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6,24-34
Un esclave ne peut avoir deux maîtres.
Il en haïra l’un et aimera l’autre.
Il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.
Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’Argent.
Voilà pourquoi je vous le dis :
Cessez de vous tracasser à propos de la nourriture à trouver pour vivre, ou du vêtement pour votre corps. Après tout, la vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps que le vêtement ?
Prenez les oiseaux du ciel : vous ne les voyez pas semer, récolter ou mettre en grange. Pourtant, votre Parent de là-haut réussit bien à les nourrir. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux?
Qui d’entre vous, à force de tracas, est capable de rallonger tant soit peu la durée de sa vie ?
Et pourquoi vous tracasser pour le vêtement ?
Prenez les fleurs sauvages : elles se développent sans peiner ni filer. Et pourtant, je vous le dis, même le glorieux Salomon n’a jamais porté aussi beau vêtement qu’elles.
Et alors ? Dieu habillerait ainsi la plante sauvage, vivante aujourd’hui et brûlée demain, sans faire encore bien davantage pour vous ? C’est toute la confiance que vous avez ?
Cessez donc de vous tracasser : Trouverons-nous de quoi manger ? De quoi nous habiller ?
Tout le monde court après ces choses-là. Or, il le sait bien, votre Parent de là-haut, que vous en avez besoin. Mettez-vous d’abord à la recherche de son Régime, avec l’engagement qu’il réclame, et vous recevrez tout cela en prime.
Cessez de vous tracasser pour demain. Demain réussira bien à se tracasser pour lui-même. Chaque jour apporte son lot de problèmes, et c’est bien suffisant.
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Le contenu de ces deux textes n’est pas facile à accepter. Ils sont situés à l’intérieur d’une partie du Sermon sur la montagne qui s’occupe de pratiques sociales (6,19-7,11).
1. Le premier est de fait, dans le Sermon, le dernier d’une série de trois qui porte sur les biens ou l’argent. À la fin du premier (6,19-21), on lit cette phrase percutante :
Là où sont tes biens, là même sera ton cœur.
Ça veut dire que, si la vie de l’être humain est toute orientée vers les biens ou l’argent, c’est l’intériorité même de la personne qui sort d’elle-même et s’en va habiter là où est son argent. Avec toute la dépossession de soi que ça suppose, l’atteinte aux relations humaines, la dureté, l’insécurité aussi, car rien n’est assuré ici bas. Mon lien à l’argent dit le genre d’être humain que je suis. C’est là une grave question, qui exige d’être sérieusement considérée. Pour y répondre, il faut prendre le temps de se regarder vivre, afin d’atteindre à une certaine lucidité. Car la vraie réponse à la question, c’est le genre d’être humain que je suis qui la donne.
L’évangile n’est pas contre les biens, l’argent ou la richesse, et pour la pauvreté ou la misère. Il n’a qu’une chose en vue : la sorte de femme ou d’homme que je veux devenir, de relations humaines que je veux établir, de société dans laquelle je veux vivre.
2. À la fin du second texte (6,22-23), on lit ceci :
Si la lumière qui est en toi est ténébreuse, quelles ténèbres !
Ce que cette parole a en vue, c’est la boussole intérieure qui dirige nos existences. Si la boussole est déréglée, c’est effrayant la sorte de personnalité monstrueuse qui peut en résulter. Ça donne, par exemple, quelqu’un qui se définit par le nombre de gadgets qu’il a dans sa maison, la sorte de tôle sur quatre roues dans laquelle il se pavane, le nombre de portes de garage qui enlaidit sa demeure, etc. La pauvreté intérieure cherche à se combler par les choses qu’on possède, censées éblouir l’entourage.
3. Quant au troisième texte, le premier ci-dessus, lui aussi se résume dans sa dernière phrase, laquelle est tout à fait dans la ligne des deux dont je viens de parler :
Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’Argent.
L’être humain est nécessairement au service de quelque chose. Pour reprendre les mots de mon beau-frère, qui est un littéraire : « On est au service d’un plus grand que soi. » C’est vrai, quel que soit le nom qu’on donne à ce plus grand. L’artiste, l’artisan est au service de la beauté. L’écrivain cherche à mettre des mots sur la vie qui bouillonne au plus profond de lui. Chaque être humain a la tâche de trouver le maître qui le fera advenir comme être humain. Or, malheureusement, on voit quotidiennement, dans notre société, les fruits pervers que produit le fait de tout sacrifier à la logique de l’argent, du profit, du commerce, de la finance. L’école se donne comme but de former des consommateurs plutôt que des êtres humains. L’université cherche à répondre aux exigences des sources de subventions plutôt qu’au développement d’une pensée critique. L’art est dévalorisé à la recherche d’œuvres qui rapportent. La nature est harnachée au service de l’industrie. Les plantes, la vie sont brevetés pour que des humains fassent du profit avec elles. On vend l’eau. On s’approprie les ondes. Si on pouvait s’emparer de l’air pour le vendre, on le ferait. L’Argent, comme toujours, tente de faire des humains ses esclaves.
4. Ce genre de paroles n’a rien à voir avec la religion. Ce sont des paroles de sagesse humaine. Comme je le dis souvent, il ne s’agit pas de lois, de commandements, d’obligations imposées par une volonté divine implacable qui veut contrôler les humains. Ces paroles viennent de sages anciens, observateurs lucides de la condition humaine, qui invitent à la prière. Le mot prière, ici, n’a pas le sens de demandes adressées à un dieu, mais celui d’une réflexion attentive sur le sens de la vie. Ces paroles appellent à prendre le temps de regarder qui je suis, à vérifier l’orientation de mes désirs, à prendre conscience du genre d’être humain que je suis en train de devenir, avec les gens que j’aime autour de moi. Au service de qui ou de quoi suis-je en train de vivre ma vie ? Qui suis-je en fait ? C’est la seule question, dans la vie, qui mérite une réponse. Et cette réponse, je la donne nécessairement, que j’en sois conscient ou non, par la personne que je suis en train de devenir.
5. Les trois petits textes dont je viens de parler avaient en vue des gens qui avaient certains biens. Celui qui les suit immédiatement (le second cité plus haut) traite de l’insécurité des pauvres gens. La difficulté de cette parole tient au fait que notre expérience de la vie semble la contredire du tout au tout. Il y a un milliard de pauvres sur la terre qui prouvent que Dieu ne vient pas à leur secours. Regardons ça de plus près.
a. D’abord, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le texte n’est pas une invitation à vivre de façon insouciante, sous prétexte que Dieu s’occupera des siens. Il vise des gens qui, à cause de leur pauvreté, risquent de passer à côté de la vie à force de s’inquiéter. Dans un premier temps, il cherche donc à situer les préoccupations humaines sur une échelle d’importance. Certes, se soucier des questions de nourriture et de vêtement, c’est légitime. Mais il ne faut pas que ça occupe toute la conscience : il y a d’abord la vie qui compte, le corps, la santé, la maladie. Qu’en de tels cas, l’être humain ne devienne qu’une sorte d’immense préoccupation, c’est normal. Mais dans la mesure où, de ce côté, les choses seraient raisonnablement correctes, il ne faudrait pas que les questions de nourriture et de vêtement occupent toute la place, de sorte que se préoccuper devienne un mode de vie. Il y a place pour une certaine sérénité dans la recherche des choses nécessaires à la vie.
b. Deuxièmement, il est nécessaire de faire confiance. Si la nature fonctionne raisonnablement bien, pourquoi n’en irait-il pas de même dans le monde humain ? Le Sermon sur la montagne, bien sûr, voit les choses comme on le faisait il y a deux mille ans, attribuant à Dieu un rôle traditionnel. Ce qu’il veut dire, c’est qu’en dépit du fait qu’ils n’ont pas de travail, les oiseaux réussissent à vivre, et les plantes à être belles. Or, ceux auxquels il s’adresse en ont du travail : les hommes sèment, récoltent et engrangent, tandis que les femmes, elles, peinent et filent. Certes, la vie est dure, mais il faut avoir confiance, penser qu’on va passer à travers. Il ne sert à rien de se rendre la vie plus difficile qu’elle ne l’est déjà parce qu’on n’arrête pas de se tracasser. Il s’agit donc d’une parole de sagesse populaire. Tout le monde sait bien que ça ne marche pas à tout coup : des oiseaux meurent, des plantes se dessèchent, des humains sont dans la misère. Mais pourquoi ajouter la pesanteur du tracas aux lourdeurs de la vie ?
c. Troisièmement, comme c’était le cas dans les trois textes qui précèdent, la parole la plus importante survient à la fin :
Mettez-vous d’abord à la recherche de son Régime, avec l’engagement qu’il réclame, et vous recevrez tout cela en prime.
L’espérance du Régime de Dieu, on le sait, est fondée sur les préoccupations des petites gens. C’est la pyramide sociale à l’envers. Une tout autre façon d’organiser les rapports humains sociaux : partage du pain, remise des dettes, leaders tirés du peuple, etc. Si les petites gens se mettent dès maintenant, à leur niveau, à leur mesure, à partager et à s’entraider, ils vont finir par recevoir ce pourquoi ils se tracassent tant : nourriture et vêtement. On trouve ici une sorte de clef de lecture du Notre Père : Dieu ne fait jamais tomber les choses du ciel, il agit en motivant les humains à changer de comportement. Cette compréhension des choses permet de lever le scandale dont je parlais au début : Dieu ne s’occuperait pas des pauvres puisqu’il y en a des milliards sur la terre. La logique du texte répond que la pauvreté ne vient pas de l’inaction de Dieu, mais de la folie humaine. Le rôle de Dieu, c’est de donner aux humains un environnement qui leur permette de vivre. Leur rôle à eux, c’est de partager entre eux les richesses de la planète. C’est de l’enfantillage que d’attendre d’une Mère ou d’un Père du ciel qu’il vienne réparer les dégâts causés par ses enfants. Il est remarquable que ce ne sont pas ceux qui luttent quotidiennement contre la misère qui s’en prennent à l’inaction de Dieu, mais ceux qui voudraient bien que Dieu agisse à leur place.
6. La finale est une parole de sagesse populaire : vivre au jour le jour, sans faire porter au jour d’aujourd’hui le poids des tracas de demain. Il faut souvent le temps d’une vie pour la faire sienne.
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