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5,13-16
Le sel de la terre, c’est vous.
Mais si le sel joue au fou, avec quoi pourrait-on saler ? Comme il ne fait plus effet, rien d’autre à faire que de le jeter dehors, qu’on lui marche dessus.
La lumière du monde, c’est vous.
Impossible de cacher une ville située au sommet d’une montagne.
Et on ne va pas allumer une lampe pour s’empresser de la recouvrir. On la met plutôt sur un support, et elle éclaire toute la maisonnée.
Soyez donc une lumière qui éclaire les autres. Voyant tout ce que vous faites de beau, ils se feront une idée plus juste de votre Parent de là-haut.
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1. Ce texte suit immédiatement les béatitudes et sert de conclusion à l’introduction du Sermon sur la montagne. En quelques mots, Matthieu réussit à dire l’essentiel de ce que les partisans de Jésus ont à faire dans la vie.
2. C’est un petit texte qui a l’air tout doux, auquel on est tellement habitué qu’on ne l’entend même plus. Mais il s’agit d’un texte extrêmement percutant sur fond de scène de la culture impériale de l’époque. Rome elle-même se présentait comme la lumière du monde (comme tout empire, toute culture dominante). Rome, dont les armées de soldats, d’ingénieurs, de légistes, de propagandistes, couvraient le monde méditerranéen, était en voie d’absorber et de faire sienne l’immense culture grecque et de s’établir partout comme le maître du monde. (Un texte comme Ap 18,9-19 montre bien les fondements économiques et commerciaux de cet empire, semblable à tous les autres.) C’est sur cet immense fond de scène historique qu’il faut situer ces paroles surprenantes, adressées à du pauvre monde sans importance pour l’histoire : « vous » êtes le sel de la terre, la lumière du monde.
3. Ce sont des paroles simples à comprendre, nul besoin de haute gymnastique intellectuelle pour en saisir le sens. Mais les croire vraies, c’est une tout autre affaire. Tous les âges, toutes les civilisations sont montés, conçus, organisés pour les contredire. Journaux, revues, internet, musique en vogue, chroniqueurs financiers et autres, tous les propagandistes de la culture actuelle martèlent jour après jour une autre vision de l’être humain, de tout autres chemins de bonheur. Un tel texte se lit en quelques secondes. Mais il exige d’être longuement prié, c’est-à-dire d’être lentement digéré pour être considéré comme vrai, valable, digne de diriger la vie.
4. Si le texte est culturellement percutant, il l’est tout autant au niveau de la vie chrétienne. En effet, il met de l’avant la terre et le monde, et non pas les croyants ou l’Église. L’important, pour le texte, est que la terre (c’est-à-dire l’humanité) ait du goût, que le monde soit éclairé. Quand je mets du sel dans la soupe (pas trop), je veux que la soupe goûte bon, pas que mes invités me disent que j’ai du bon sel dans ma salière. Le texte n’espère pas, au contraire, que tout le monde devienne sel (une soupe qui ne serait que sel ne serait pas mangeable, une lumière qui n’aurait rien à éclairer n’aurait pas de sens). Il veut que la vie ait du goût. Il est au service de la beauté, de la bonté du monde. L’important, ce n’est pas l’Église, ce n’est pas la foi, ce n’est pas la religion, c’est le sort de l’humanité sur la planète. L’évangile met les priorités pastorales courantes à l’envers. L’évangile veut une Église au service du monde, et non pas un monde qui deviendrait Église.
5. Ce petit texte est à lire là où Matthieu l’a situé, c’est-à-dire après les béatitudes, lesquelles se terminent sur les difficultés endurées par celles et ceux qui veulent en vivre. Cela permet de s’éviter beaucoup de déceptions. En effet, il serait naïf de penser que la terre va tout naturellement accepter de goûter bon, et le monde être tout heureux de voir clair. Dans les faits, c’est le contraire qui se passe. Mais l’évangile est d’abord destiné à celles et ceux qui ont reçu la tâche d’être sel et lumière pour le monde. Et, tout en ne se faisant pas d’illusion sur la condition humaine, il sait que la vie serait moins belle si les croyants ne jouaient pas leur rôle. Au fond de soi, chacune, chacun sait bien jusqu’à quel point cela fait du bien que de rencontrer des hommes et des femmes qui vivent tout naturellement, tout simplement de l’évangile. Au cœur de nos détresses, ils, elles, sont bien la lumière de nos existences, ces gens-là adoucissent la dureté de la vie.
6. Ceci dit, il y a un moment du texte où il devient quasiment méchant, c’est quand les croyants refusent de jouer leur rôle, quand ils « jouent au fou ». S’ils ne s’occupent que d’eux-mêmes, et ne remplissent pas leur rôle de lumière et de sel, alors on les jette dehors. La foi devient inutile. (Je crois que cette parole explique en grande partie le vide actuel de nos églises. Les croyants se font marcher dessus parce qu’ils ne servent à rien.)
Une raison qui explique la colère du texte, c’est qu’il en va de l’image même de Dieu. Les humains se font nécessairement de Dieu l’image qu’en donnent les croyants. Si, de nos jours, Dieu a l’air insignifiant, c’est que collectivement nous le sommes.
8. Une dernière donnée très importante touche le contenu même de l’agir chrétien. Écoutons bien le texte : Soyez donc une lumière qui éclaire les autres. Voyant tout ce que vous faites de beau, ils se feront une idée plus juste de votre Parent de là-haut. L’évangile n’appelle pas à proclamer Jésus Christ, comme on le dit trop souvent, mais à faire de belles choses, à rendre la vie et le monde beaux. Les gens, qui verront ça, sont tout à fait capables de tirer leurs conclusions sur Jésus et sur Dieu. Mais faire l’inverse est très dangereux : parler de Jésus et de Dieu avant d’avoir agir comme il le faut, cela est créateur d’athéisme tout autour. Et c’est bien ce qui arrive, on voit ça tous les jours.
9. Un petit texte d’évangile à lire, et à relire, il faut le temps d’une vie pour le faire sien.
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