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4,1-11
Le souffle amène Jésus au désert, pour y subir le test de l’examinateur. Il reste quarante jours et autant de nuits sans manger, puis il se met à avoir faim.
C’est à ce moment que l’interrogateur s’avance.
- Tu es bien le fils de Dieu ? ordonne alors à ces pierres-là de devenir des pains.
- Ça prend plus que du pain pour vivre, il faut aussi une parole qui sorte de
la bouche de Dieu, c’est pourtant bien écrit, non ?
L’examinateur l’entraîne alors dans la ville sainte et le place au sommet du Temple :
- C’est toi, le fils de Dieu ? jette-toi donc en bas, puisqu’il est écrit : Il donnera des ordres te concernant à ses messagers. Ceux-ci te prendront dans leurs mains et ton pied ne heurtera pas la moindre pierre.
- Tu ne feras pas passer de test au Seigneur ton Dieu. Cela aussi est écrit, lui dit Jésus.
L’examinateur l’entraîne finalement au sommet d’une imposante montagne et lui fait voir, dans leur éclat, tous les régimes du monde.
- Tout cela est à toi, je te le donne si tu te soumets à moi.
- Déguerpis, passeur de tests, soumets-toi au Seigneur ton Dieu, et sers-le, lui seul, lui réplique Jésus, Voilà ce qui est écrit.
Sur ce l’examinateur laisse Jésus là, tandis que des messagers de Dieu s’avancent pour le servir.
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1. Ce texte en est un d’épreuve et non de tentation, durant une période sacrée de quarante jours. Le fond de scène est celui du prologue du livre de Job (ch. 1-2), dans lequel s’exprime clairement le rôle du satan.
2. Le personnage biblique du satan a une histoire mouvementée. Son nom en témoigne : nous avons deux mots français pour le dire, satan et diable. Avec le temps, la perception de son rôle a considérablement changé. Dans l’Ancien Testament, en hébreu, le mot sâtân désigne d’ordinaire l’« ennemi » ou l’ « adversaire », au sens le plus courant des termes. C’est l'ennemi au combat (1 Sm 29,4) ou mon voisin qui se tourne contre moi. Dans trois textes seulement est-il considéré comme un personnage dont le nom indique la fonction, le satan. Ainsi, dans le prologue du livre de Job (1-2), sur le modèle des agents de renseignements dont aimaient se servir les officiels de l'empire perse, il fait partie de la cour céleste et est chargé de faire rapport à Yahvé sur la conduite des humains. Pour exercer sa fonction, il dispose de pouvoirs étendus: il peut provoquer des catastrophes naturelles, des pillages, la maladie ou la mort. Tous les moyens sont bons pour éprouver le coeur humain. En Zacharie 3, dans une scène qui se passe au tribunal de Yahvé, debout à la droite du grand prêtre Josué, il joue le rôle d'un procureur chargé de l'accusation. En 1 Ch 21,1, enfin, il pousse David à désobéir à Yahvé en lui faisant effectuer le recensement d'Israël. Dans ces textes, s'il reste un membre de l'entourage de Yahvé, il se voit attribuer des fonctions menaçantes pour les humains: faire la vérité sur eux, les accuser quand ils ont mal agi, les provoquer même pour vérifier leur fidélité.
3. Dans le Nouveau Testament, diabolos est un autre nom du satanas (transcription grecque de l’hébreu satan).
La Vulgate l’a transcrit en diabolus, ce qui a donné « diable » en français. Dans les synoptiques, le diabolos se rencontre surtout dans les récits de Mt et Lc sur sa confrontation avec Jésus (Mt 4,1-11; Lc 4,1-13). À l’origine, il devait jouer le rôle du serviteur de Yahvé qu’on retrouve dans le prologue de Job. Mais aux yeux des deux évangélistes, il semble avoir pris des couleurs beaucoup plus négatives, comme on le voit dans le célèbre récit de Matthieu sur le Jugement:
Hors d’ici, gens maudits, au feu de toujours préparé pour l’Adversaire et ses messagers. (Mt 25,41)
Le diable subit donc le même changement de sens que le satan, transformation qui a tendance à se généraliser dans le Nouveau Testament.
4. Nous ne sommes pas devant un récit de tentations orchestrées par le « diable », ennemi juré de Dieu et de ses serviteurs et servantes, mais devant un récit d’épreuves, de tests, administrés par un officiel de la cour céleste. Le contexte est le même que celui du prologue de Job. L’hypothèse de travail du satan, c’est que le Nazaréen est bien comme tous les autres et que Dieu serait mal venu de lui faire confiance. Dans la scène, à travers l’examinateur, c’est bien le Dieu vivant qui veut savoir à qui il a affaire avec Jésus. Peut-il avoir foi en lui ? Évidemment, la scène n’est pas rapportée comme s’il s’agissait d’un événement historique. Si Jésus a été secoué de par sa rencontre avec Jean, il a certes bien pu vivre une épreuve de fond, qui l’a obligé à descendre jusqu’aux racines de son être. Mais ce n’est pas de cela que parle le récit. Il formule trois grandes « tentations » de la vie, trois enjeux qui lui semblent capitaux.
5. Jésus a à peine éprouvé le dynamisme de la force de vie de Dieu en lui, que le voilà propulsé au désert. Il a accepté de se faire plonger dans l’eau à l’appel de Jean ? Voilà où ça le conduit, en dehors du système. C’est de là, déjà dégagé de son emprise à la suite de sa décision, à partir de la marge, qu’il sera capable de passer le test qui s’en vient. Jésus, affaibli par le manque de nourriture disponible, a faim. L’examinateur se dit qu’il sera sans défense devant lui, à sa merci, comme tous les autres avant lui. Le test peut commencer.
6. Jésus a faim, comme son peuple a faim, comme les Hébreux ont jadis eu faim au désert (Dt 1,1; 8,3). Il faut ici parler des magnifiques chapitres 1-11 du Deutéronome, parce que c’est de là que sont tirées les trois citations avec lesquelles Jésus répond au test administré par l’examinateur (Dt 8,3; 6,16.13). Le texte suivant, non cité par le texte d’épreuve, est peut-être le texte-clé :
Garde en mémoire la longueur du chemin dans lequel Yahvé ton Dieu t’a fait marcher dans le désert pendant ces quarante ans. C’était pour faire la vérité sur toi, pour te mettre à l’épreuve, savoir qui tu étais. Lui serais-tu fidèle ou pas ? (Dt 8,2)
« Faire la vérité sur toi, te mettre à l’épreuve, savoir qui tu es », tout le sens du récit tient dans ces mots. La vie est une épreuve. Elle est la réponse à des questions fondamentales qui montent du fond de soi, prononcées par un Tout-autre qui veut savoir à qui il a affaire. C’est vrai pour toute la lignée, sur toute la ligne, en partant de Moïse.
La première épreuve porte donc sur la faim. Le passage suivant du Deutéronome en forme l’arrière-fond :
Il (Yahvé) a fait la vérité sur toi, il t’a fait avoir faim, puis il t’a donné à manger ce je-ne-sais-quoi que ni toi ni tes pères n’avaient connu, afin de t’apprendre que ça prend plus que du pain pour vivre, ça prend tout ce qui sort de la bouche deYahvé. (Dt 8,3)
Voilà donc le contenu de la première épreuve : peut-on se fier au Tout-autre, – ici par l’entremise du fils de Dieu qui aurait reçu de lui tout pouvoir – pour régler miraculeusement les misères des siens ? La réponse est un non brutal. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Le pain ne tombera pas du ciel; la pauvreté ne sera pas réglée d’un coup de baguette magique; la santé ne me sera pas redonnée parce que je suis un bon garçon ou une bonne fille. Et il n’y a pas de fils de Dieu dont le rôle serait de transformer le système injuste mis en place par les humains, pour faciliter la vie aux siens. S’occuper de ses besoins immédiats, sans faire l’effort d’écouter la vérité de son être qui veut monter de l’intérieur de soi, c’est se perdre. Ça prend plus que du pain pour vivre.
7. L’examinateur en a vu d’autres. Il s’attendait bien à ne pas toucher le fond du Nazaréen au premier coup. Cette fois, on parle religion.
N’allez pas vous mettre à marcher derrière l’un ou l’autre de ces autres dieux des peuples autour. Car c’est un Dieu jaloux que Yahvé ton Dieu, au centre de toi. Fais bien attention que n’éclate contre toi la colère de ton Dieu. (…) Vous ne ferez pas passer de test à Yahvé, votre Dieu. (Dt 6,14-16)
Notons simplement quelques éléments de ce texte. Il y est question de marcher derrière son Dieu. C’est une façon imagée de parler du choix que les humains ont à faire du genre de personnes qu’ils veulent devenir. Dans
la Bible, on suit son Dieu, on devient comme son Dieu. Et suivre un autre chemin de vie que celui qui est tracé par Yahvé, parce qu’on pense autrement, c’est risquer de se détruire comme être humain. C’est ce que veulent exprimer les concepts de jalousie et de colère. Mes choix peuvent me faire ou me défaire. S’agit pour moi de trouver le « bon » dieu… Et, en cette matière, on ne joue pas, car il est dangereux d’essayer ce chemin, puis cet autre, juste pour voir. « Tu ne feras pas passer de test au Seigneur ton Dieu ». Apprends donc à vivre. Voilà le fond de scène de la deuxième épreuve.
Cette partie du récit se passe à Jérusalem, au Temple, tout en haut de l’édifice. On est donc au sommet de la religion. Mais tout cela est un piège. Même les meilleures choses peuvent faire terriblement mal. « Jette-toi en bas », suggère l’examinateur. Mais on ne joue pas avec la vie. Monter au sommet de la religion, puis se jeter dans le vide parce qu’on a confiance, ça peut être terriblement destructeur. Et agir ainsi, c’est changer de dieu, parce que le Dieu vivant ne demande pas ce genre de choses. Ce texte est un appel très sérieux à discerner le rôle et les effets de la religion dans une vie. La foi en Yahvé, en Jésus, c’est une chose. Les systèmes que les humains ont mis en place pour l’exprimer, c’en est une autre. Aussi, faut-il commencer par différencier les deux. Cela seul permet ensuite de distinguer la poussée interne qui veut m’humaniser, des paroles chuchotées par l’examinateur qui, pour savoir où j’en suis, se sert de tous les moyens disponibles. Il va jusqu’à m’orienter jusqu’au sommet de la religion, sachant bien que Dieu ne s’y trouve pas.
8. Troisième et dernier essai. Encore sur fond de scène du Deutéronome. C’est la sortie du désert, le retour à la vraie vie :
… grandes et superbes villes que tu n’as pas bâties; maisons remplies de toutes sortes de bonnes choses qui ne sont pas de toi; citernes profondes que tu n’as pas creusées; vignes et oliviers que tu n’as pas plantés mais dont tu mangeras à satiété. Attention à ne pas oublier Yahvé qui t’a fait sortir de ce trou à esclaves en terre d’Égypte. C’est à cause de Yahvé que tu trembleras sur tes bases, c’est à son service que tu seras, c’est par lui que tu t’affirmeras. (Dt 6,10-13)
Tout en s’exprimant au futur, le texte repose sur une vue idéalisée du passé, la soi-disant campagne d’entrée en Palestine, pour occuper le pays en dépouillant ses habitants. On y parle de vie en ville, de maisons pleines de meubles et de denrées, et d’agriculture. D’un côté, c’est la vraie vie, mais de l’autre l’entrée dans la société d’abondance risque de faire oublier cette autre « vraie vie » que le passage au désert a fait rencontrer. La rencontre de soi. Rencontre qui ébranle l’être humain jusqu’à la racine, rencontre qui lui fait renverser ses priorités et le rétablit sur d’autres bases. L’être humain s’accomplit quand il se met au service du Tout-autre. C’est ce que le récit a en tête quand il déménage ses deux personnages sur une montagne mythique, d’où l’on pourrait apercevoir l’ensemble de l’Empire, avec tous ses gadgets. C’est l’Empire en soi, qui résume la succession d’empires dont témoigne l’histoire humaine, avec ses représentants officiels dans tous les pays, ses armées, ses forces de sécurité, son poids financier et commercial, ses moyens de transport, sa culture attrayante, ses propagandistes, sa prétention à être le sommet de la vie humaine, à détenir à la fois le secret et la clé du bonheur. Il est cohérent, l’examinateur. Avant, il parlait du fils de Dieu, cet autre que moi pour faire les choses à ma place. Maintenant, il cherche à me faire devenir un autre que moi. Il veut que je devienne un humain étranger à lui-même, centré sur ce qu’est l’Empire, sur « tout cela », un paquet de gadgets, et vivant au service de ce que le Deutéronome appelle « un autre dieu ».
L'Examinateur s'en va. Jésus a passé le test. Le récit est là, pour que les lecteurs et lectrices se l'administrent maintenant à eux-mêmes.
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