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28,16-20

 

 

 

Les onze partisans se rendent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur a indiquée. 

À sa vue, s’ils se prosternent, ils n’en doutent pas moins. 

Jésus s’approche pour leur parler :

      Tout pouvoir, au ciel comme sur terre, m’a été remis.

      Allez donc parmi toutes les nations, y faire des disciples que vous immergerez au nom du Parent, du fils et du souffle saint.

      Apprenez-leur à suivre toutes les directives que je vous ai transmises.

            Quant à moi, je vous accompagne tous les jours, jusqu’à la fin du Temps.

 

 

 

*****

 

 

 

Ce sont les derniers mots de l’évangile de Matthieu.  La finale d’un écrit est d’ordinaire un texte particulièrement soigné. 

 

1. Pas surprenant que Jésus s’y exprime dans une terminologie propre à Matthieu, c’est bien sûr ce dernier qui le fait ainsi parler.  On ne pourrait pas, d’ailleurs, prendre un récit de résurrection de Luc et le mettre dans un autre évangile.  Dans chacun, le Christ parle le langage propre à l’évangéliste.  Je donne un exemple.  En Lc 24,49, Jésus défend à ses partisans de quitter Jérusalem, ils doivent y attendre le don du souffle saint.  Or, on les trouve ici en Galilée.  Matthieu est sans doute plus proche de la vérité historique.  On a de bonnes raisons de penser qu’après l’arrestation de Jésus, ses partisans, pris de peur, ont quitté Jérusalem en catastrophe et sont retournés chez eux.  C’est là, en Galilée, peut-être en plein travail d’une séance de pêche – il fallait bien gagner sa vie – que Pierre a eu son expérience d’apparition.  Il est ensuite allé retrouver les autres, qui, à leur tour, ont vu leur seigneur.  

 

2. Matthieu situe cette apparition de départ sur une montagne, comme il l’avait fait pour son fameux Sermon des ch. 5-7, pour l’épisode de la transfiguration, etc.  La montagne est le lieu par excellence de la révélation.

 

3. La phrase du début du texte a le don d’embêter ses traducteurs : À sa vue, s’ils se prosternent, ils n’en doutent pas moins.  Dans la plupart des traductions, le doute des partisans est attribué  à « certains » ou à « quelques » disciples.  Leurs auteurs, en effet, ne comprennent pas qu’on puisse à la fois croire et douter.  C’est pourtant bien ce que dit Matthieu.  L’expérience de la confiance se fait nécessairement sur un large fond de scène de doute et d’inquiétude.  Matthieu ne parle pas d’un constat physique, mais d’une expérience à laquelle il fallait croire ou faire confiance.  Jean disait sensiblement la même chose en 20,29 : Thomas, tu as fait confiance parce que tu as vu; heureux ceux qui font confiance sans voir.  Impossible de croire si on ne doute pas.  Des textes rafraîchissants.

 

4. Le récit est fondé sur ce que les exégètes appellent l’« exaltation » de Jésus.  C’est un concept essentiel à la compréhension du NT, mais qui est pour ainsi dire inconnu des croyants.  Personne ne parle de ça.  L’exaltation de Jésus signifie qu’en même temps qu’il a été rappelé à la vie (résurrection, Jésus a aussi reçu l’ensemble de pouvoirs de Dieu pour intervenir dans l’histoire et le cosmos.  Or, ce pouvoir d’intervention de Dieu a un nom, dans la Bible, on appelle ça l’esprit ou le souffle de Dieu.  Le NT parle de l’exaltation quand il dit de Jésus, par exemple, qu’il s’est assis à la droite de Dieu (le premier ministre de l’époque, dans les apparitions officielles, se trouvait assis à la droite de son souverain).  Et c’est à partir de là que Jésus a reçu les titres qui vont avec le pouvoir : par exemple, messie, fils de Dieu, seigneur, roi, chef, sauveur, etc.  Dans le texte de cette semaine, Mt commence donc par exprimer la réalité de l’exaltation de Jésus : Tout pouvoir, au ciel comme sur terre, m’a été remis.

 

5. Puis, il en tire la conséquence.  C’est l’envoi, l’équivalent de la fameuse parole : Comme le Parent m’a envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20,21).  Et cet envoi doit se faire parmi toutes les nations, c’est-à-dire chez les païens.  Et ici Mt ferme la parenthèse qu’il avait ouverte au début de son évangile quand il parlait de l’Emmanuel, c’est-à-dire « Dieu-avec-nous.  Mt a écrit son évangile en grande partie pour justifier cette grande décision de l’Église de s’ouvrir aux païens.  Il faut se souvenir qu’il écrit pour des chrétiens d’origine juive, qu’à l’époque le Temple est détruit, et que les rabbins du temps sont en train d’exclure les chrétiens d’origine juive de leur peuple.  C’est une crise très grave pour la communauté de Mt.  À la fin de son texte, il invite les siens à s’ouvrir bravement à l’ensemble de l’humanité.

 

6. Dans le texte, il y a un passage qu’il faut traduire comme il faut. Mt n’invite pas les siens à convertir tout le monde au christianisme, mais à aller partout pour rassembler et baptiser les croyants qu’ils auront rencontrés.  Son texte est dense.  Il s’agit d’un appel, lancé aux lectrices et lecteurs de l’évangile, à aller dans toutes les nations du monde pour y rassembler les partisans de Jésus qui les y attendent et ensuite les baptiser.  Ce n’est pas une invitation à aller « convertir » le monde entier.  Matthieu ne voyait pas les choses ainsi.  Souvenons-nous du sel de la terre et de la lumière du monde au début de son Sermon sur la montagne (5,13-14).  Ça prend des croyants pour donner du goût à la vie, mais l’idéal n’est pas que tout le monde se mette à croire.    

 

7. Le baptême, dans la communauté de Matthieu, se fait au nom de Dieu.  L’expression au nom de est tirée du monde du commerce.  Elle indique un changement de propriétaire en spécifiant le nom du nouveau.  Les baptisés appartiennent désormais au Parent du ciel.  Pour dire ceci, Mt se sert de ce qu’on pourrait appeler la ligne d’autorité.  J’ai parlé plus haut de l’exaltation de Jésus, disant que Dieu a donné son pouvoir d’intervention dans l’histoire à Jésus et que ce pouvoir avait un nom, soit l’esprit ou le souffle.  J’ai aussi dit que, dès lors, Jésus avait reçu les titres qui allaient avec ce pouvoir, en particulier celui de fils de Dieu.  On le retrouve ici.  Ce que le texte veut dire, c’est donc ceci : les baptisés appartiennent au Parent du ciel, puisque le souffle reçu par le fils est intervenu en eux.  C’est le sens du fameux au nom du Parent, du fils et du souffle saint : la force de vie des partisans de Jésus leur vient du souffle, souffle qu’ils ont reçu du fils, lequel l’a lui-même reçu de son Parent du ciel.  Ce n’est pas une formule trinitaire, car on n’y parle pas d’un Dieu en trois personnes.  On y parle plutôt d’un Dieu Parent, qui a donné son pouvoir, c’est-à-dire son souffle, à Jésus, qu’il a ainsi élevé à la fonction de fils, pour qu’il multiplie le nombre de ses enfants. 

 

8. Les baptisés devront s’engager à faire ce que Jésus a demandé dans le Sermon sur la montagne (ch. 5-7).

 

9. Mt termine sa finale sur un engagement typique d’une formule d’alliance.  Si les baptisés font ce que Jésus demande, lui s’engage de son côté à les accompagner de façon active jusqu’à la fin des temps.  Le texte se termine sur « trois petits points ».  Que se passera-t-il si les baptisés ne font pas le travail ?  Mt n’a pas voulu s’engager sur ce terrain.  Mais il y a une chose de sûre : le texte ne peut aucunement garantir la présence de Jésus, et donc l’existence permanente de l’Église jusqu’à la fin des temps, si les baptisés ne suivent pas les directions de vie présentées dans le Sermon sur la montagne.  Jésus et son Parent sont fort bien capables de s’organiser autrement.