24,37-44
Quand viendra l’Humain, les choses se passeront comme au temps de Noé.
À l’époque, avant le Déluge, ça mangeait, ça buvait, ça se mariait.
Puis, un jour, Noé entra dans l’arche.
Personne ne se doutait de rien, pourtant le Déluge arriva, qui emporta tout le monde.
Ce sera la même chose quand l’Humain viendra.
Il y a deux hommes dans un champ ? L’un est pris, l’autre laissé sur place.
Il y a deux femmes en train de moudre ? L’une est prise, l’autre laissée sur place.
Il vous faut donc être vigilants, car vous ne savez pas quel jour viendra le maître.
Soyez certains d’une chose : si le propriétaire savait à quelle partie de la nuit le voleur allait venir, il serait sur ses gardes pour l’empêcher d’entrer chez lui par effraction.
Puisque vous ignorez à quel moment l’Humain viendra,
vous aussi tenez-vous donc prêts.
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1. Le passage étant centré sur le rôle de l’Humain, il convient, même si nous en avons déjà parlé, d’en traiter de façon un peu plus systématique.
a. D’abord, un mot sur la traduction. L’expression courante « fils de l’homme » est une traduction littérale du grec huios tou anthrôpou, lequel remonte à un original sémitique qui signifie « être humain ». Je préfère donc la rendre par l’Humain, plutôt que par l’expression littérale ordinaire.
b. La question de l’identité de l’Humain dans les évangiles pose l’un des plus gros problèmes d’interprétation de tout le Nouveau Testament. En l’abordant, il y a deux choses qu’il faut noter. La première est que, dans les évangiles, contrairement à tous les autres titres le concernant, Jésus est le seul à utiliser l’expression. L’unique auteur du Nouveau Testament qui ose la reprendre à son compte est Luc, en Actes 7,56, qui la fait prononcer par Étienne juste avant sa mort. Partout ailleurs, elle est mise dans la bouche de Jésus. Et alors que ce dernier manifeste la plus grande réticence à se situer par rapport aux titres de messie, fils de Dieu, roi ou seigneur, il mentionne fréquemment celui de l’Humain. Pourtant, alors que les évangélistes n’hésitent pas à employer ces mêmes titres, ils se refusent à s’accorder la même liberté vis-à-vis de l’Humain. Toute explication du sens de cette expression qui ne rend pas compte de ce fait est sujette à caution.
c. La seconde chose à noter est l’existence d’un type de paroles dans lesquelles une distinction très claire est faite entre Jésus et l’Humain. À preuve les deux exemples suivants :
Quiconque me reconnaîtra devant les gens, l’Humain aussi le reconnaîtra
devant les messagers de Dieu. (Lc 12,8)
Avoir honte de moi et de ce que je dis face à cette génération déboussolée et égarée, c’est s’exposer à la honte de l’Humain, lors de sa venue avec les saints messagers dans l’éclat de son Parent. (Mc 8,38)
Il faut ici noter que ce genre de distinction ne survient qu’à propos du titre de l’Humain. Or, jamais l’Église primitive n’aurait d’elle-même formulé un tel contraste. C’est tellement vrai qu’elle a eu peine à conserver cette distinction, à preuve le sort que Matthieu a fait subir à cette expression dans le passage suivant :
Quiconque me reconnaîtra devant les gens, moi aussi je le reconnaîtrai face à mon Parent des cieux.
Et qui aura honte de moi face aux humains, moi aussi j’aurai honte de lui face à mon Parent des cieux. (Mt 10,32-33)
Matthieu connaissait la distinction car il avait sous les yeux les traditions rapportées par Marc 8,38 et Lc 12,8 citées plus haut. Mais il a jugé bon de l’éliminer au profit du « je » de Jésus.
d. La solution au problème de l’Humain dépend de la prise en compte des deux observations qui précèdent, mais aussi de la réalité suivante. En Galilée, au temps de Jésus, l’Humain était une expression connue. Il s’agissait d’un développement à partir du mystérieux personnage que le livre de Daniel présente comme « un fils d’homme » (7,13), quelqu’un qui ressemble à un être humain. À l’époque de Jésus, il avait reçu une fonction précise, soit d’être celui qui serait chargé d’exercer le Jugement à la fin des temps. Il se faisait alors un transfert de plusieurs fonctions de Dieu vers des figures qui en étaient les personnifications : le Satan, chargé de vérifier l’authenticité des humains; le Souffle, représentant l’ensemble des pouvoirs d’action de Dieu dans l’histoire;
la Sagesse, mise en œuvre du plan créateur de Dieu;
la Parole, capacité de communication de Dieu avec les humains, etc. Tout cela était le fruit d’une entreprise visant à préserver le mystère de Dieu, en évitant de le faire intervenir directement dans les affaires du cosmos. On peut donc dire que l’Humain est une sorte de code pour désigner l’activité de Dieu venant juger les humains à la fin des temps. La présentation la plus spectaculaire est évidemment celle de Mt 25,31-46, scène au cours de laquelle le mystérieux personnage entreprend de juger l’ensemble des nations.
e. À partir des trois observations qui précèdent, la question de l’Humain trouve un certain éclairage. Si les textes réservent l’expression à Jésus, c’est qu’elle représentait un aspect très caractéristique de sa pensée. C’était, pour ainsi dire, son bien propre. Le Nouveau Testament adopte la même attitude en ne mentionnant aucune entreprise missionnaire des premiers chrétiens en Galilée, qui avait été le territoire d’activité de Jésus. Il en va de même de l’expression Régime (Règne) de Dieu, que les premiers chrétiens utilisent très peu après lui. Il y avait des réalités qui étaient proprement les siennes, et qu’on avait tendance à lui laisser. L’Humain en faisait éminemment partie.
f. Que voulait-il dire par là ? Pourquoi la distinction ? C’est qu’en vérité il ne parlait pas de lui-même quand il utilisait l’expression l’Humain. Il parlait du juge à venir. Il en référait au futur Jugement de Dieu. Quand il faisait face à des refus répétés, quand le mur d’incompréhension s’élevait, impossible à faire tomber, la référence à l’Humain était son dernier mot. Il quittait les autres là-dessus. Il leur donnait rendez-vous au Jugement. On allait bien voir alors de quel côté l’Humain se retrouverait. Sa conviction était que l’Humain prendrait parti pour lui et les siens, contre ses adversaires.
g. Assez vite après sa mort, à la suite de la naissance de la foi, les chrétiens se sont rendu
compte que le sens même de la résurrection indiquait le jugement positif de Dieu sur l’événement Jésus. Il était évident pour eux qu’il ne se présenterait pas un autre personnage que Jésus, au Jugement, pour se prononcer en sa faveur, mais que c’est lui-même qui agirait comme l’Humain pour exprimer le jugement de Dieu. À partir de cette réflexion, tout en préservant les traditions dans lesquelles s’exprimait la distinction typique de Jésus entre lui-même et le personnage chargé d’exercer le Jugement, les premiers chrétiens n’ont pas hésité à former plusieurs paroles dans lesquelles ils l’identifiaient à l’Humain : lui qui devrait monter à Jérusalem pour y souffrir et mourir, lui qui n’avait pas d’endroit où reposer la tête, etc. Le travail a été intense. Mais on a toujours pris grand soin de toujours mettre l’expression l’Humain dans la seule bouche de Jésus. C’était une façon de parler qui le caractérisait et qu’on a voulu respecter. On ne peut trop souligner l’importance de cette expression pour comprendre la mentalité du Nazaréen.
2. La perspective du Jugement cause évidemment un profond malaise chez tous les humains, pour toutes sortes de raisons. C’est la mise en cause de toutes nos organisations, et l’insécurité suprême face aux orientations de chaque vie. Le texte de Matthieu n’est pas très explicite et n’a pas pour but de lever le voile sur le futur. Au fond, il parle beaucoup plus du présent des lecteurs et lectrices que du futur. En effet, il les situe entre deux manifestations du jugement de Dieu : celle du Déluge, et celle de l’Humain. Et ce qu’il vise, c’est l’inconscience avec laquelle les humains vivent leur vie, comme si leur situation était normale, comme si les allaient relativement bien. Personne ne se doute de rien. C’est cette bulle d’inconscience que la parole veut crever. Non, les choses ne vont pas bien. Il y a une grande menace qui place, celle du dévoilement de l’océan d’injustices dans lequel l’humanité est engluée. Bien sûr qu’il faut continuer à manger, boire, se marier. Mais en se tenant prêts. Se tenir prêt, c’est être conscient que, non, ça ne va pas. C’est faire tous les efforts possibles pour se défaire de l’emprise du système sur soi, tenir la tête hors de l’eau et respirer le grand air du souffle et de la liberté. Cette parole est typique de ce qu’implique « croire à l’évangile ». Ça n’a rien à voir avec les institutions religieuses et les credos. C’est affaire de lecture globale de la réalité humaine et de situation personnelle. C’est difficile d’apprendre à être conscient alors que personne ne se doute de rien, mais c’est bien ce que signifie « croire ».
3. Le critère du Jugement, ou de la séparation entre les Humains n’est pas donné dans le texte. Matthieu en traitera plus tard, la prochaine fois qu’il remettra explicitement l’Humain en scène (25,31-46).
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