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22,34-40

 

 

 

Les Séparés apprennent que Jésus avait bouché les Sadducéens.  Ils décident donc de se rencontrer, et, par après, l’un d’eux lui pose cette question pour le piéger :

        -   Maître, quelle est la principale directive de tout l’Enseignement ?

        -   Voilà ce qu’il lui répond :

      Tu aimeras le Seigneur ton Dieu du plus profond de toi, de toute ta force de vie et de tout ton pouvoir de réflexion.

            Voilà bien la directive  principale et prioritaire.  

            Mais il y en a une seconde, qui lui ressemble :

      Tu aimeras ton proche comme toi-même.

            C’est précisément à ces deux directives que sont accrochés l’Enseignement et les Prophètes.

 

 

 

*****

 
1. Nous sommes toujours après le geste de Jésus contre le Temple. C'est le temps des grandes explications et des confrontations. Les principaux groupes dirigants de la Judée et de la Galilée s’en viennent trouver Jésus pour qu’il rende compte de son geste ou de ses motivations.  Ça vient par vagues.  Il y a eu les grands prêtres et les anciens.  Puis les Séparés et les Hérodiens.  Dans un texte que la liturgie n’a pas retenu cette année, les Sadducéens ont suivi (22,23-33).  Cette fois, c’est encore au tour des Séparés.  Ça ne lâche pas.  Mais ce n’est pas parce que, pour des raisons plus ou moins semblables, ces groupes en ont contre Jésus que c’est la grande entente entre eux.  Ici, les Séparés ne sont pas fâchés que Jésus ait eu raison de son différend avec les Sadducéens, leurs opposants traditionnels dans la quête d’influence sur le peuple.  Mais ils se croient évidemment plus fins que les autres.  À leur tour donc de croiser le fer avec Jésus.  Mais ils ont déjà été échaudés, ils font donc un petit caucus pour s’entendre sur la démarche à suivre.   Puis ils envoient un brave au combat.

 

2. Comme ils l’avaient fait au début de l’épisode de l’impôt à payer on non à César, ils s’adressent à Jésus, par l’entremise de leur représentant, avec le titre mielleux de didaskalos (maître).   Évidemment qu’ils ne le considèrent en rien comme un maître. Ce sont eux les maîtres.   Ils sont maîtres en Israël.  Ils sont chez eux, en Judée, à Jérusalem, sur leur territoire.  De haute lutte, ils ont gagné leur influence auprès du peuple, investissant village après village, offrant leur interprétation des traditions qu’ils faisaient remonter à Moïse.  Il faut bien dire, ici, que ce ne sont pas de mauvaises gens, loin de là.  Ce sont eux, qui, après la chute du Temple, donc au temps où Matthieu écrit, vont sauver Israël de la disparition, en devenir les seuls leaders autorisés et fonder le judaïsme qui  traversera l’histoire jusqu’à nos jours.  Ce ne sont pas des prêtres, qui officient au Temple, mais des laïcs, pour reprendre un vocabulaire traditionnel, qui ont entrepris d’étudier et de comprendre les Écritures et les traditions.  Pas du mauvais monde, mais des hommes de système, qui ont donné leur vie au système, en vivent, se sont faits autour de lui et n’existeraient pas sans lui.  C’est pourquoi la rencontre avec un homme radicalement libre par rapport à tous les systèmes les menace au plus profond d’eux-mêmes.  On comprend donc tout ce qu’il peut y avoir de faux derrière leur titre de maître.  Pour eux, Jésus est tout sauf un maître, ou, s’il l’est, c’est un maître extrêmement dangereux qu’il leur faut combattre de toutes leurs forces. 

 

3. Arrive donc la question piège : Maître, quelle est la principale directive de tout l’Enseignement ?   La question a l’air bien innocente, tellement religieuse.  Quelle est la direction de vie la plus importante qui se trouve dans la Torah, les cinq premiers livres de la Bible telle que nous la connaissons ?  Ici, il faut bien comprendre le sens des mots.  En français, à cause des racines grecque et latine de nos mots, et de l’esprit juridique romain en particulier, le mot grec d’ordinaire traduit par « commandement » a une allure très juridique.  On pense à loi, obligation, chose ordonnée par un législateur, chose à faire absolument, obéissance exigée, etc.  L’hébreu sous-jacent donnait une autre dimension au mot.  Il était fondé dans la pratique des nomades de jadis, qui devaient souvent lever le camp et partir en se chargeant de tous leurs bagages.  Un commandement, en hébreu, c’est un bagage de vie avec lequel un être humain avance sur le chemin qu’il a à découvrir chaque jour.  C’est un bagage d’expériences, une ligne de vie, une direction, d’où ma traduction par directive.  L’hébreu trace une direction et déclare : vous avez plus de chance de trouver le bonheur par là, qu’en prenant un chemin de traverse.  S’il y a une notion d’obligation derrière les mots, c’est l’obligation au bonheur, au devenir humain, à la joie de devenir un être humain accompli, à l’importance de ne pas se détruire en se trompant de chemin.  La Loi, telle que l’entendent le grec et le latin, ou l’Enseignement, tel que l’hébreu comprend les choses, est un chemin de vie pratiqué par des générations d’êtres humains, une sorte d’énoncés de sagesse dans lesquels les générations passées témoignent de leurs recherches du bonheur.  Quelqu’un peut certes transgresser ces directives, mais il le fait à ses propres risques et périls.  C’est son propre malheur qui le punit et non une sorte de Législateur implacable toujours là à le surveiller.

 

4. Le sens de la question est donc : Quelle est la principale chose à faire pour devenir un être humain authentique ?  Et le piège tient en ceci : un non-éduqué comme Jésus, qui vient de nulle part, va certainement s’enferrer dans des explications qui vont le mettre en contradiction avec l’Enseignement et que les experts vont s’empresser de relever.  Sagement, le Nazaréen répond cette fois sans attaquer de front ses interlocuteurs.  Mais il faut dire ici que sa réponse, si elle lui correspond pour le fond, ne porte pas sa marque personnelle.  Ce n’est pas son habitude de répondre à une question à coups de références scripturaires.  Quand cela arrive, comme ici, le texte témoigne du travail des scribes chrétiens.  Il est normal qu’ils raisonnent à partir de l’Écriture, c’est leur travail.  Mais, en même temps, on ne peut attendre d’eux qu’ils aient eu le mordant de Jésus.  La réponse est donc tout à fait posée.  Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans importance.

 

5. La première partie de la réponse est tirée de Dt 6,4-5.  Le contenu fait partie de ces paroles que les Judéens de l’époque et les juifs pieux d’aujourd’hui portent sur eux ou insèrent dans de petits contenants vissés aux portes de leurs maisons.  Il y est dit que Dieu est un, et que l’être humain doit l’aimer, comme on traduit d’ordinaire, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée.  Aimer, dans le contexte biblique, signifie la façon de vivre qui correspond aux attentes de l’être aimé.  Aimer Dieu, cela signifie donc s’engager avec toute la détermination possible sur le chemin de la vie humaine tracé par Dieu.  De tout son cœur, cela signifie du plus profond de soi, des profondeurs de ce je, duquel montent les orientations de vie et les choix les plus importants à faire.  De toute son âme, cela veut dire de toute l’existence que la vie fait arriver au jour le jour; il ne s’agit pas de l’âme comme principe distinct du corps, mais de la force de vie qui propulse l’être humain en avant.  De toute sa pensée, cela concerne l’ensemble des capacités de réflexion, de discernement, d’analyse, de compréhension des choses dont un être humain est doué.  L’ensemble signifie s’engager totalement à devenir un être hument décent.  Il n’y a pas de tâche plus importante dans la vie. 

 

6. La seconde partie de la réponse de Jésus est tirée de Lv 19,18 : Tu aimeras ton proche comme toi-même, car je suis Yahvé.  Il est intéressant de voir que le texte complet du Lévitique unissait déjà les deux parties de la réponse de Jésus : puisque Dieu est précisément Yahvé, celui qui le reconnaît comme tel se doit d’aimer son proche humain.  Ceci dit, le texte conclut que tout le contenu du Pentateuque et des livres prophétiques est accroché après ces deux directives qui n’en font qu’une.  Cette conclusion est assez particulière, car le texte ne contient aucune réaction des interlocuteurs.  Comme si tout cela allait de soi.

 

7. Or, tout cela n’est jamais allé de soi, et ne va pas encore de soi.  Car les êtres humains font tout pour relativiser ce que signifie ce texte, dans le but de justifier une série de directives qui n’ont rien à voir avec l’amour de Dieu ou du proche, de soutenir des institutions qui ne sont pas nécessaires pour que soit vécu cet amour, et d’authentifier des fonctions dont on pourrait tout aussi bien se passer.  Je me souviens d’un de mes maîtres juifs qui disait ceci : pour la piété juive, ce n’est pas l’importance d’un commandement biblique qui compte, mais l’autorité du Législateur, de sorte que n’importe quel commandement exige la même qualité d’obéissance.  En régime chrétien, on en est arrivé à comprendre les choses exactement de la même façon : ce n’est pas l’importance d’une décision de l’Église qui compte, mais l’autorité de Celle qui la promulgue.  En raisonnant de la sorte, le geste de Jésus contre le Temple devient incompréhensible, et la parole de notre texte sur la ligne de fond à adopter dans la vie perd tout son sens.  L’être humain a toujours tout fait et fait toujours tout pour que Dieu ne dérange pas ses constructions et que le proche ne vienne pas perturber sa vie, tout cela, bien sûr, sous couvert de grand amour de Dieu.