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21,1-11

 

 

 

Jérusalem est en vue.  Ils entrent à Bethphagé, sur la montagne des Oliviers, et Jésus dépêche deux de ses partisans :

            Rendez-vous dans le village en face.  À l’entrée, vous allez trouver une ânesse attachée et un ânon avec elle.  Détachez-les et amenez-les-moi.  Si on s’étonne, répondez que le seigneur en a besoin et qu’il les retournera aussitôt après. 

C’était pour que s’accomplisse la parole prononcée par l’entremise du prophète : 

            Vous direz ceci à la fille de Sion

            Ton roi s’en vient te rencontrer

             pas menaçant, il est à dos d’ânesse

            et à dos d’ânon, petit d’une bête qui travaille dur

Ses partisans partent donc faire ce que Jésus leur a demandé.  Ils ramènent l’ânesse et l’ânon et déposent leurs manteaux dessus.  Jésus s’y assied.  Tout autour, ils sont très nombreux à étendre leurs manteaux sur le chemin, ou à couper des branches d’arbres pour les mettre sur le pavé.  Il y en avait devant, il y en avait derrière, tous à crier au fils de David :

            Donne-nous la liberté !

            ou :Vive celui que le  Seigneur nous envoie !

            ou encore : La liberté nous vient d’en haut !

Il entre dans Jérusalem et toute la ville s’en trouve ébranlée :

            - C’est qui, lui ?

            - C’est le prophète Jésus, l’homme de Nazareth en Galilée.

 

 

 

*****

 

 

 

Si beau soit-il, ce texte n’en est pas moins un dont on défigure souvent le sens.

 

1. Comme beaucoup d’autres, il est rempli de détails d’ordre culturel qu’il nous faut décoder pour le rende plus accessible.

 

 a. Le cheval et l’âne. Le texte, sans le dire, oppose deux animaux.  Le cheval est alors un animal terrifiant, c’est une arme de guerre, la monture des soldats.  Pendant la semaine sainte, on pense à Pilate qui monte de Césarée à Jérusalem.  Il ne va pas s’attarder dans les petites rues dangereuses de Jérusalem mais les parcourir à toute allure, les sabots des chevaux martelant le pavé, cavalcade hurlante et sinistre.  Malheur à qui serait dans son chemin.  L’âne, par contre (ici l’ânesse et son ânon), est l’humble animal familier.  Alors que le cheval est le tank de guerre, l’âne est le tracteur de ferme.  On l’entend braire dès l’aube.  Il est lent, têtu, crotté.  Mais il transporte fidèlement des charges incroyables.  C’est l’animal de tous les jours, le travailleur infatigable.  Pas une once de menace chez lui.  Tout est dit dans le très beau texte de Za 9,9, qu’il faut relire :

            Ton roi s’en vient te rencontrer

            pas menaçant, il est à dos d’ânesse

            et à dos d’ânon, petit d’une bête qui travaille dur.

L’âne est donc l’animal de la vie quotidienne, l’animal des paysans, des petits commerçants, l’animal des milieux populaires, de la base.  Une partie importante du sens de ce texte est dit par la seule présence de l’âne.

 

b. Le manteau.  La symbolique du manteau va dans le même sens que celle de l’âne.  Le texte à lire pour comprendre le sens biblique du manteau est Ex 22,25-26.  Le manteau est la seule possession du pauvre.  Quand on traîne le pauvre en justice, on peut prendre sa chemise (linge de corps) mais pas son manteau. L’aveugle Bartimée s’en départit pour courir vers Jésus et trouver la guérison.  Ici, les partisans de Jésus s’en défont pour le présenter à leur seigneur, et la foule des pauvres de même pour trouver un leader qui est de leur côté.  L’âne et le manteau portent tout le sens du récit.

 

2. Le texte a une histoire complexe.  À la base, il y a l’opposition radicale entre, d’un côté, l’orgueilleuse Jérusalem, centre du pouvoir, héritière de l’espérance qui s’exprime dans la lignée royale davidique, et, de l’autre, le prophète Jésus, qui vient de la Galilée méprisée, d’un trou alors inconnu appelé Nazareth.  Dans son annonce du Régime de Dieu, à la tête duquel il voit douze hommes tirés du peuple (Mt 19,28) – un retour, donc, au mode ancestral de gouvernement en douze tribus –, Jésus s’oppose radicalement à la centralisation du pouvoir aux mains d’un roi davidique à Jérusalem de Judée.  L’opposition est viscérale et ancrée dans l’histoire et la personnalité du Nazaréen.

 

3. Par un étonnant retour des choses, après la résurrection, la foi chrétienne a pris racine à Jérusalem et les scribes chrétiens de Judée ont profondément inculturé la foi en lui.  Ils en ont fait un seigneur, le fils de David, leur roi.  Certes, ils ont profondément modifié le visage de l’homme de Nazareth, mais ils sont restés fidèles à l’essentiel.

 

a. Certes, Jésus est le seigneur (on lui cède son ânesse et son âne), les partisans lui font don de leurs manteaux.  Les pauvres gens aussi.  Il reçoit même l’hommage de la nature.

 

b. Mais c’est un roi qui n’est pas menaçant, qui vit à la base, parmi les gens, se promenant à dos d’âne, faisant l’expérience de ceux qui travaillent dur.

 

c. Il s’agit certes, pour les scribes chrétiens de Jérusalem, du fils de David, mais d’un fils de David de qui on peut espérer la libération (Hosanna – hôshîanna, c’est-à-dire : libère-nous).  Ce que les cris des gens expriment de trois façons pour en dire l’urgence :

            Donne-nous la liberté !

            ou : Vive celui que le  Seigneur nous envoie !

            ou encore : La liberté nous vient d’en haut !

 

On entend souvent dire que l’évangile ne fait pas de politique.  C’est vrai au sens qu’il ne propose pas de programme politique porté par un parti.  Mais l’évangile a des connotations politiques, et n’accepte pas qu’on fasse n’importe quel choix politique.  Ce que dit ce texte, c’est que la politique doit se faire et se penser à partir de la dure vie des gens à la base, en écoutant leurs rêves et leurs besoins, et en favorisant leur libération de tous les systèmes oppresseurs. 

 

4. Il suffit de lire ce texte pour comprendre pourquoi des hommes de système ont paniqué face au prophète de Nazareth et ont décidé qu’il était plus sûr de l’éliminer.  Il ne s’agit certes  pas d’un reportage historique.  Mais ceux qui l’ont rédigé étaient des scribes qui savaient quelle sorte d’homme avait été le Nazaréen, et qui connaissaient les forces obscures qui dirigent les humains.