16,21-27
À partir de ce moment, Jésus se met à avertir ses partisans qu’il doit monter à Jérusalem.
Il aura beaucoup à y souffrir de la part des anciens, des grands prêtres et des fonctionnaires.
Il sera mis à mort, mais il se relèvera le troisième jour.
Pierre l’entraîne à l’écart et se met à le chicaner :
- Dieu ne le permettra pas, seigneur, ça n’arrivera pas.
- Hors de ma vue, Adversaire, lui réplique brusquement Jésus. Tu veux me démobiliser ? Tu n’as pas le sens de Dieu, tu réagis en humain.
Il s’adresse alors à ses partisans.
Quelqu’un veut mettre ses pas dans les miens ? Qu’il s’oublie lui-même, qu’il s’empare de sa croix et qu’il me suive.
Quelqu’un veut sauver sa vie ? Qu’il la perde. En effet, qui perd sa vie à cause de moi la retrouvera.
À quoi cela servirait-il à un homme de gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ? Que pourrait-il offrir en échange de sa vie ?
De fait, l’Humain va venir dans l’éclat de son Parent, avec ses messagers, et il va rendre à chacun selon sa façon de vivre.
Faites-moi confiance, je vous le dis, il y en a d’ici présents qui, avant de mourir, vont voir l’Humain venir mettre en place son Régime.
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Ce texte traite du lourd et très difficile problème de la nécessaire souffrance. Il ne résout pas le problème du pourquoi de la souffrance, nul n’a jamais pu le faire. Mais il nous montre comment nos ancêtres dans la foi l’ont abordé. Ils le font, comme de coutume, sans mettre de gants blancs. Et je crois qu’ils méritent d’être écoutés.
1. Le texte commence par établir le fond de scène de la réflexion, et ce fond de scène c’est la mort-résurrection de Jésus. Dès le début, ce cadre est établi. Et il est clair que les dialogues qui suivent ne se sont pas passés, tels quels du moins, au cours de la vie historique du Nazaréen. Ceux qui ont rédigé le texte savent que Jésus est monté à Jérusalem les derniers jours de sa vie, qu’il a été rejeté par les autorités de son peuple et qu’il y a été mis à mort. Je ne veux pas nier que Jésus ait pu avoir une prémonition de sa mort. C’était un homme intelligent, il avait vu quel sort on avait réservé à Jean Baptiste, il devait bien se douter qu’en allant se jeter dans la gueule du loup, il n’en sortirait pas intact. Il pouvait s’en douter, tout en espérant que ça n’arriverait pas (Gethsémani), tout en ne pouvant pas prévoir avec exactitude comment cela arriverait. Il ne pouvait surtout pas savoir d’avance sa propre résurrection, laquelle était alors enfouie dans le vouloir de Dieu. Le texte est donc rédigé par des scribes croyants, qui savent ce qui est arrivé à Jésus, croient en lui, et veulent répondre du mieux qu’ils le peuvent aux questions des leurs.
2. Il est intéressant que le texte mette en scène non pas Simon mais Pierre, celui qui vient de proclamer le Christ, sur qui serait fondée l’Église, car notre texte suit immédiatement celui de la rencontre entre Jésus et le roc sur lequel l’Église allait être établie. Or le roc est ébranlé. Même lui ne comprend pas, n’accepte pas. Ce faisant il est le porte-parole des scribes croyants qui veulent parler de la souffrance. La première réaction de tout être humain est claire et brutale : non ! Dieu ne peut permettre ça, non ! ça n’arrivera pas. Mais la réponse de la réalité, qui s’exprime ici par la bouche de Jésus, est aussi brutale : Hors de ma vue, Adversaire. Tu veux me démobiliser ? Tu n’as pas le sens de Dieu, tu réagis en humain. Dans cette réplique rapide, haletante, dure, marquée par l’insécurité de qui ne veut pas perdre sa résolution, il y a beaucoup de choses qui s’expriment, qui permettent de comprendre la suite du texte.
a. Hors de ma vue, Adversaire. L’Adversaire en question, c’est le satan, non pas le tentateur mais celui qui fait passer le test de la vie au nom de Dieu. Jésus reçoit mal la réplique de Pierre, car elle l’oblige à retourner au fond de lui-même, à refaire son discernement, à se resituer face à la souffrance, à se confronter à sa fragilité humaine. Au lieu d’être encouragé à avancer bravement dans la vie, son ami lui dit qu’il ne comprend pas les choses, que Dieu n’a rien à voir avec ses décisions. C’est dur à prendre.
b. Tu veux me démobiliser ? Cette question donne la clef de ce que le texte veut dire et du genre de souffrance dont il veut traiter. Il ne s’agit pas des souffrances normales de la vie, du vieillissement, de l’inévitable maladie, de l’insécurité financière, de la solitude, etc. Il s’agit des souffrances endurées à cause de ses choix de vie, à cause de l’évangile (ou du Régime de Dieu pour Jésus), à cause des injustices dont on ne veut pas être complice, des magouilles dans lesquelles on ne veut pas entrer, des railleries qu’on doit endurer, etc. Pour être capable d’agir ainsi, il faut se mobiliser tout entier, se prendre à bras le corps, faire des choix qui peuvent être déchirants.
c. Tu n’as pas le sens de Dieu, tu réagis en humain. Pour être capable de faire cela, il faut avoir touché le fond de soi, y avoir rencontré la parole interpellante du Dieu vivant, celle qu’il faut entendre si on veut devenir vraiment humain. Elle est touchante, cette réplique de Jésus. Et ceux qui l’ont rédigée devaient l’avoir bien connu, ou avoir été touchée par la souffrance vécue en son nom.
3. La deuxième partie du texte ne vise plus Pierre mais ses compagnons, et elle est destinée à ses lecteurs et lectrices à travers les âges.
a. La croix. Parce que la foi chrétienne met ceux et celles qui en sont chargés en porte à faux par rapport à la vision courante des choses et de la vie humaine, la souffrance est inévitable. Souffrance de n’être pas pareil aux autres, souffrance de ne pas voir les choses de la même façon, souffrance de trouver le système inhumain, souffrance de se voir imposer des images de Dieu contraires à celles de l’évangile, etc. C’est tout cela que l’évangile appelle la croix. Et ceux-là qui ont suivi Jésus dès les débuts tiennent à nous avertir qu’une telle croix est inévitable, et qu’il faut l’envisager clairement. Ce qui ne signifie pas courir après. Elle sera cependant le lot de quiconque se met à la suite de Jésus.
b. Sauver ou perdre sa vie. La formulation est délibérément paradoxale. Ce que le texte veut dire, c’est qu’il n’y a qu’une seule chose qui compte dans la vie : c’est de devenir un authentique être humain. Si je réussis, je sauve ma vie. Si j’échoue, je l’ai perdue. Mais que veut donc dire l’expression : Quelqu’un veut sauver sa vie ? Qu’il la perde. La question qui suit l’explique : à quoi ça peut bien servir de gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ? Sauver sa vie, dans ce contexte, cela veut dire vouloir la sécurité à tout prix, amasser des fonds à ne plus finir, s’enfermer dans une forteresse, vivre pour les plaisirs de la vie, opprimer les autres pour grimper par-dessus, etc. Alors que perdre sa vie, cela veut dire avoir de la compassion et de l’amour pour les autres, travailler à améliorer le sort des plus pauvres et des plus souffrants, lutter contre la dureté du système, chercher les richesses de l’amour et de l’amitié, etc. À quoi ça me servirait de tout avoir, si je ne suis rien ? Il n’existe nulle part quelque chose que je pourrais acheter pour me rendre humain. J’aurais tout, mais j’aurais tout perdu. Et impossible de remettre le compteur à zéro. Ça fait frémir. Cette parole est au cœur de l’évangile. Pour en voir la justesse, il suffit de regarder autour de soi, de retracer celles et ceux que l’on considère comme de beaux exemples d’êtres humains, et d’autres à qui l’on ne voudrait ressembler pour rien au monde. À regarder les uns et les autres, on voit vite les valeurs qui dirigent leur vie et on comprend ce que signifie gagner ou perdre sa vie.
c. Le Jugement. Dire que l’Humain (le fils de l’homme) va rendre à chacun selon sa façon de vivre, cela équivaut qu’il va reconnaître officiellement et publiquement ce que chacun (chacune) sera devenu. Le Jugement n’est rien d’autre que le dévoilement de ce que je suis. L’Humain va m’ouvrir les yeux, et je vais me voir tel que je suis, tel que les autres m’ont fait, tel que je suis avec eux tous. Ou terriblement seul, sans rien avoir pu emporter de ce qui me donnait l’illusion d’être quelqu’un. Si je suis un peu lucide sur moi-même, je peux déjà prévoir ce que je me dirai ce jour-là.
d. La fin est proche. Certes, nous ne pensons pas, comme les Anciens, que le Jugement de l’Humain et l’établissement du Régime de Dieu prendront place sur notre terre, et que ce n’est au plus qu’une question d’années. Mais la proximité de notre propre mort nous rend la fin aussi proche qu’elle le paraissait pour eux. Nous n’avons qu’une vie pour réussir la seule chose qui compte, soit de devenir un authentique être humain. Et, une vie humaine, plus c’est long, plus ça passe vite. Faut donc nous y mettre.
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