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11,25-30

 

 

 

Jésus continue alors sur sa lancée :

 

            Parent, Seigneur du ciel et de la terre,

            je te suis reconnaissant d’avoir caché ces choses aux savants et aux experts,

            et de les avoir dévoilées aux tout-petits.  Oui, Parent, je te suis reconnaissant d’avoir bien voulu que ce soit le cas.

            Mon Parent m’a tout confié, et seul le Parent connaît le fils, tout comme seul le fils connaît le Parent, de même que celui ou celle à qui le fils veut bien le dévoiler.

 

Vous tous qui êtes désemparés et n’en pouvez plus,

            venez me trouver, je vous ferai reprendre votre souffle,

            attelez-vous avec moi, vous vous rendrez compte que je suis profondément souple, un homme de la base. 

Et vous pourrez vous reposer enfin.

            Oui, la charge que j’impose est facile à porter, et mon fardeau, bien    léger.

 

 

 

*****

 

 

 

1. On ne saurait majorer l’importance du premier texte.  Il provient d’une source chrétienne très ancienne, utilisée par Matthieu et Luc[1].  Son importance tient d’abord au nom qu’il donne au Dieu des chrétiens.  En effet, alors que YHWH est le nom propre du Dieu des juifs, Parent est le nom propre du Dieu des chrétiens.  Un mot d’abord sur la traduction.  Il est vrai que, dans l’usage courant du français, le mot « parent  » n’est utilisé qu’au pluriel pour indiquer le père et la mère.  Au singulier, le mot vise d’ordinaire un membre de la famille plus éloigné.  Même si le mot peut surprendre, je l’utilise parce qu’il peut servir à contrer le danger de donner un sexe à Dieu.  Les Anciens n’étaient certes pas conscients de ce danger, mais nous, nous le sommes.  La traduction par Parent peut donc être d’une certaine utilité.

 

2. Beaucoup plus importante est la caractéristique donnée au comportement du Parent,  caractéristique qui est proprement de l’ordre du scandale.  Jésus remercie le Parent d’avoir caché « ces choses » au grand monde et de les avoir dévoilées aux petites gens.  « Ces choses » ne sont pas définies, mais on peut comprendre qu’il s’agit du sens du Régime de Dieu, avec la préférence donnée aux pauvres, la liberté du Parent vis-à-vis des systèmes et de tout ce qui opprime les petits, etc.  Ce que le texte dit, au fond, c’est que les grands s’accrochent désespérément aux systèmes qu’ils ont montés de toute pièce à leur profit, et qu’ils ne veulent rien savoir d’un Dieu qui s’en désintéresse, tandis que c’est le contraire pour les petites gens.  C’est parce qu’ils ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre que les grands ont fait mourir Jésus et que, dans la suite de l’histoire, ils font tout pour empêcher les petites gens de comprendre.  C’est toujours vrai de nos jours, alors que ce que l’on appelle la « religion » apparaît, dans sa morale, ses choix, ses valeurs, comme étrangère aux façons de voir du pauvre monde.  Les grands, dans n’importe quel domaine humain, sont et seront toujours en lutte contre le Parent.

 

3. C’est là un énorme scandale, un scandale tellement énorme que le texte s’exprime comme si le refus des grands provenait du choix de Dieu, de la décision de Dieu, de la volonté de Dieu.  Le refus des grands est tellement ancré chez eux, tellement constant, tellement farouche, qu’il apparaît comme une sorte de nécessité sans appel, une sorte de loi de la nature, une sorte d’incontournable décidé une fois pour toutes.  Ce que le texte veut dire, cependant, c’est que, pour tout le monde, il y a une porte de sortie à ce refus fondamental.  Elle se trouve du côté des petites gens, du monde de la base, des milieux populaires.  Ce que le texte veut dire, c’est ceci : si vous voulez comprendre Dieu, cessez de regarder en haut, du côté du grand monde, et regardez en bas, du côté du pauvre monde.  Eux comprennent, et eux peuvent dévoiler aux autres le visage de Dieu, le Parent.  Si Dieu a tellement mauvaise presse de nos jours, c’est qu’on se fie au visage qu’il a chez le grand monde, et que personne ne va le voir du côté du petit monde.

 

4. C’est aux petites gens que le fils dévoile le visage de son Parent et c’est eux qu’il charge de le dévoiler aux autres.  Mais comment les experts, les technocrates, les savants, tous ceux qui se proclament au fait de tout, y compris en science de Dieu, pourraient-ils accepter de proclamer leur ignorance et de descendre dans l’échelle sociale pour aller y rencontrer le Parent, là seul où il cessera de se cacher d’eux ?  Un tel effort  dépasse leurs forces humaines.

 

5. Il faut bien voir ce que signifie dire « Parent ».  Évidemment qu’il ne s’agit pas simplement de dire un nom.  Dire « Parent », c’est dire une vision du monde, une façon de comprendre la société, une distance qu’on prend vis-à-vis de tous ces gens qui cherchent à décider pour nous, une compréhension proprement subversive de Dieu et de la religion.  Ce n’est pas rien que de s’adresser à Dieu en lui disant : Notre Parent.  Il faut bien y penser.  Se pourrait-il que Dieu  se comporte exactement comme le texte le présente ?  Si oui, nous serait-il possible d’imaginer ce qu’il pense de toutes nos organisations, toutes ces choses que nous disons et faisons en son nom ?

 
6. La deuxième partie du texte est magnifique.  Celui qui a tout appris de Dieu s’y adresse aux petites gens à qui il a tout dévoilé de Dieu.  Il connaît d’expérience la dureté de vivre que les grands leur imposent, et il leur parle, leur présentant le point de vue de leur Parent sur leur vie.  Il sait qu’ils n’en peuvent plus.  Aussi n’a-t-il aucune intention de rajouter à leurs misères.  Il n’est pas là pour les condamner, ni pour ajouter d’autres obligations à tout ce qu’ils ont à faire, il n’est surtout pas là pour inventer une organisation dans laquelle ils devraient se sentir étrangers, il n’est pas là pour compliquer le visage de leur Parent.  Il est un souffle de liberté, d’une souplesse extraordinaire, il est dégagé des normes et des obligations, un homme de la base comme eux.  Lui, comme le Parent, les invite à se déstresser, à cesser de se décourager, il cherche à leur faciliter la vie, à les aider à porter le fardeau que leur situation leur impose.  Un texte d’une incroyable douceur, tendresse, compassion, bonté.  Partout où le visage de Jésus et du Parent est autre, là Dieu n’est pas présent.


[1]  Voir A. MYRE, La Source des paroles de Jésus, Montréal, Novalis/Paris, Bayard, automne 2011.