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11,2-11

 

 

 

Jean est en prison quand il entend parler des gestes du messie.  Il envoie donc ses partisans faire enquête.

            - Es-tu celui qui doit venir ou nous faut-il en attendre un autre ?

            - Vous voyez ?, leur répond Jésus, vous entendez ?  Retournez auprès de Jean et faites-lui votre rapport.

                        Les aveugles voient et les boiteux marchent,

                        les lépreux sont purifiés et les sourds entendent,

                        les morts se relèvent et les pauvres reçoivent de bonnes nouvelles.

            Choyé est-il celui-là qui n’est pas déstabilisé par moi.

 

Après le départ de ses partisans, Jésus se met à parler de Jean aux foules.

            Qu’êtes-vous donc allés voir dans le désert ?

                        Un roseau secoué par le vent ?

            Voyons !  Qu’êtes-vous allés voir ?

                        Quelqu’un de vêtu à la mode ? 

            Mais leurs pareils vivent dans des demeures princières.

            Allons !  Qu’êtes-vous sortis voir ? 

                        Un contestataire ? 

            Eh bien ! oui, croyez-moi, et bien plus qu’un contestataire.

            C’est lui que vise l’Écriture dans cette parole :

                        Voici donc que j’envoie mon messager en avant de toi,

                        pour qu’il te prépare le chemin, là, en avant.

            Faites-moi confiance, je vous le dis,

                        de tous les êtres humains qui ont vécu, Jean le baptiseur est le plus grand,

                        et pourtant, sous le Régime de Dieu, le plus petit est plus grand que lui.

 

 

 

*****

 

 

 

1. Le début du texte est de la main de l’évangéliste Matthieu.  Celui-ci, il faut le rappeler, écrit plus d’un demi-siècle après la mort de Jésus.  Il commence son livre par les mots suivants : Livre de l’origine de Jésus, messie,…  Quand il rédige son évangile, il considère évidemment le seigneur Jésus comme le messie, et c’est ainsi qu’il le présente à ses lecteurs.  Il faut pourtant se souvenir de cette parole des Actes, prononcée par Pierre (2,36) : Dieu l’a fait seigneur et messie ce Jésus que vous vous aviez crucifié.  Pour Matthieu, au moment où il écrit son livre, Jésus est bien le messie.  Pour Luc aussi, bien sûr, sauf que, selon lui, Jésus a été fait messie après sa mort, il ne l’était pas de son vivant.  Tout cela est bien important, si on veut bien lire l’évangile.  Celui-ci parle essentiellement du messie de la foi, vivant dans le mystère de Dieu au moment où le texte est rédigé.  Mais il rapporte aussi certains gestes et certaines paroles de Jésus, qui remontent au temps de son existence historique, avant qu’il ait été fait messie.  L’évangile est un complexe mouvement d’aller-retour entre ces deux moments de l’existence de Jésus.  Apprendre à tenir compte de ces deux temps, quand on lit l’évangile, permet de comprendre le Nazaréen à la fois dans sa vie humaine et dans sa dimension de seigneur.  On trouve un bon exemple de cette lecture dans la liste des gestes attribués à Jésus.  Il est évident que celui-ci a guéri des malades dans sa Galilée natale.  Il est loin d’être sûr qu’il ait ressuscité des morts.  Comme le dit Paul (1 Co 15,22) : Tout comme tout le monde meurt par Adam, tout le monde reprendra vie par le messie.  Il faut distinguer les choses faites jadis par Jésus de Nazareth, de celles que le seigneur et messie Jésus ne cesse d’accomplir.  L’évangile nous parle des deux en même temps.

 

2. La question de Jean, qui a l’air toute simple, est de fait complexe.  Dans l’interprétation offerte plus haut de la prédication de Jean (3,1-12), nous avons vu que le personnage que ce dernier attendait, celui qui devait venir, c’était l’Humain (le fils de l’homme), sorte de code pour dire le Jugement de Dieu.  Il est donc pour ainsi dire impossible que Jean ait pu s’imaginer que Jésus ait pu être l’Humain qu’il espérait.  La question, qui lui est attribuée, a donc été formulée à partir des discussions sérieuses qui ont eu cours entre ses partisans et ceux de Jésus, sur les mérites respectifs de leur maître : lequel des deux était le plus grand ?  Pour les partisans de Jésus, il s’agit évidemment de ce dernier et le texte nous offre un de leurs arguments. 

 

3. L’énumération vise les prisonniers (politiques) dans le noir des cachots, ceux qui ont peine à avancer sur le chemin de la vie, ceux qui sont exclus de la société, ceux qui ne peuvent ou ne savent communiquer, ceux qui vivotent dans l’existence.  Tous ceux-là sont les pauvres qui ont besoin de bonne nouvelle, et la bonne nouvelle fondamentale qu’ils reçoivent, est celle de leur réintégration dans la société et de leur retour à la vie.  Ce n’est pas l’aspect « miraculeux » qui est mis de l’avant, mais la désignation de ceux pour qui le Régime de Dieu sera instauré, et en faveur de qui les gestes sauveurs sont à poser des maintenant (Ps 146).  La réponse est déstabilisante, dans la ligne du critère du Jugement qui sera présenté au chapitre 25.  Il n’y a aucune référence religieuse dans le texte.  Il n’y a personne d’autre à attendre, rien d’autre à attendre, le Régime de Dieu doit être tout proche, puisque les pauvres et les malades occupent toute la place.  Le système responsable de leurs misères et de leur maladie n’en a plus pour longtemps.

 

4. Le second texte insiste sur l’importance du désert, le désert étant le lieu de l’absence de l’Empire.  Au désert, il n’y a pas de gouvernement, pas de police, pas d’armée, pas de financiers, personne de ceux qui organisent le monde en fonction de leurs intérêts.  Ceux qui habitent le désert, ce sont les contestataires (prophètes), l’opposition aux régimes en place, ceux qui se tiennent loin des modes vestimentaires ou autres, y compris les modes de pensée (ces roseaux qui penchent de tous les bords), et loin des demeures luxueuses.  Le désert du texte est, bien sûr, un lieu physique.  Mais, plus important, il est l’image de cette distance qu’il faut créer en soi entre la vision des choses de l’Empire et celle de l’évangile.  Impossible d’écouter l’interpellation de l’évangile sans, dans sa tête, se tenir loin de l’Empire : sa culture, sa musique, sa propagande, son système économique, sa religion, etc.  C’est loin de l’Empire que se prépare le chemin, là, en avant.  Le rôle premier de la prière est jusement de créer en soi cette nécessaire distance d’avec l’Empire.

 

5. La finale du texte montre bien la profondeur de l’admiration que Jésus avait pour Jean, son maître à penser, le déclencheur de la prise de conscience de sa mission.  Cette admiration est presque scandaleuse, puisqu’elle conduit Jésus à considérer Jean comme le plus grand des êtres humains qui aient jamais vécu.  Mais même cette grandeur a des limites, car, sous le Régime de Dieu, la grandeur se mesure autrement.  En effet, tout ce qui aura été considéré comme grand dans l’histoire cédera le pas face à la grandeur des malades, des pauvres et des petites gens.  Sous le Régime de Dieu, en effet, les critères couramment utilisés pour juger de la valeur des êtres humains ne vaudront plus.  L’ardoise sera totalement effacée.  Il faut se laisser troubler par ce genre de paroles.

 

6. Paradoxalement, il est impossible de suivre Jésus si on n’a pas été plus ou moins déstabilisé par l’évangile. On y rencontre un autre sens des valeurs; une lecture de la vie par en bas, au niveau de la vie des pauvres, sans respect particulier pour la pratique religieuse; un appel à sortir de la vision commune des choses et à adopter  

Un point de vue sur les choses qui vient non pas de la société ambiante mais de la fréquentation du « désert ».  Il me faut arrêter de penser que je suis un privilégié de Dieu parce que j’ai la foi. Celle-ci ne m’a été donnée que pour que je prenne soin des vrais privilégiés de Dieu.  Je ne serai pas jugé sur la profondeur de ma foi, mais sur ce qu’elle m’aura poussé à faire pour les petites gens.  Ce sont eux qui seront grands, et moi je serai tout petit sous le Régime de Dieu. Choyé est-il celui-là qui n’est pas déstabilisé par moi.