1,18-24
Voici quelle fut l’origine du messie Jésus.
Marie, sa mère, est mariée à Joseph, mais ils n’habitent pas encore ensemble quand elle se trouve enceinte, le souffle saint aidant. Joseph, son mari, est un homme bon. Il ne veut donc pas lui faire perdre sa réputation, aussi décide-t-il de s’en séparer discrètement. Il en est là dans ses réflexions quand le messager du Seigneur se présente à lui à l’intérieur d’un rêve.
Joseph, fils de David, n’aie pas peur de garder Marie comme femme.
La vie qu’elle porte vient du souffle saint.
Elle va mettre au monde un fils. Tu l’appelleras Jésus, car il va ramener le peuple de ses égarements.
Tout cela est arrivé pour que se réalise cette parole que le Seigneur avait prononcée par l’entremise du prophète :
Il arrivera que la jeune femme sera enceinte, puis elle mettra au monde un fils à qui on donnera le nom d’Emmanuel – ce qui veut dire Dieu-est-avec- nous.
Après être sorti de son rêve, Joseph remplit la commande du messager du Seigneur et il accueille sa femme.
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1. Le texte fait partie du récit de l’enfance de Jésus, lequel tient en deux chapitres dont le plan est très simple :
titre et généalogie (1,1-17),
origine (1,18-25),
visite des astrologues (2,1-12),
fuite en Égypte et retour en Palestine (2,13-23).
Les trois derniers textes sont lus au cours de la présente année liturgique. L’évangéliste les a marqués de son empreinte par l’ajout de cinq citations scripturaires :
1,22-23 Is, 7,14
2,5b-6 Mi 5,1; 2 Sm 5,2
2,15b Os 11,1
2,17-18 Jr 31,15
2,23b (Jg 16 ,17 ?).
Il les a également unifiés à l’aide de trois apparitions de messager céleste (ange) en rêve :
1,20-21
2,13
2,19-20.
2. La section 1,18-2,23 est probablement basée sur une source, qui se laisse lire de façon continue en sautant par-dessus les citations scripturaires. La section est inspirée par les traditions, courantes à l’époque, sur la vie de Moïse. On en retrouve des traces dans les Antiquités juives de Flavius Josèphe, un historien juif du Ier siècle (2,205-16) : mal-à-l’aise du père de Moïse face à la grossesse de sa femme; annonce qui lui est faite du salut apporté par son fils; ordre du pharaon de tuer les mâles des Hébreux, à cause de l’annonce d’un libérateur que les scribes lui avaient faite. À la mort du pharaon, Moïse reçoit l’ordre de retourner en Égypte (Ex 4,19-20). Il y a un fond historique dans ce que rapporte la source utilisée par Matthieu : noms des personnages; naissance problématique de Jésus, en Palestine, au temps d’Hérode le Grand; résidence subséquente à Nazareth.
Si on regarde ce qui reste du texte, une fois qu’on a mis à part les éléments portant sur Moïse et ceux que Matthieu a rédigés de lui-même, on voit qu’il traite du rôle de Jésus, de sa naissance à Bethléem et de l’épisode des mages. Or, tout cela se trouve lié au personnage de David : l’étoile et les mages rappellent Nb 24,17 qui a une connotation messianique; la naissance à Bethléem trouve son fondement en Mi 5,2 (lieu de naissance du descendant de David par excellence), et la conception se situe à l’intérieur de la lignée de David (Is 7,14).
Il y a donc quatre étapes dans la formation de ce petit récit :
l’étape de l’histoire de Jésus,
l’étape de la compréhension qu’on en a faite à partir des textes sur Moïse,
l’étape de l’interprétation suivante à partir des textes sur David,
et, enfin, l’étape de la rédaction de l’évangile par Matthieu.
3. À l’époque, on se mariait vers douze ans, douze ans et demi. La nouvelle mariée continuait à demeurer dans la maison de son père, entre six et douze mois, avant d’aller retrouver son mari. Mais elle était officiellement considérée comme mariée. Si son mari mourait, elle était traitée comme une veuve; si elle devenait enceinte, elle était considérée comme adultère; l’union ne pouvait être brisée que par un divorce en bonne et due forme. Tant en Judée qu’en Galilée, les époux n’étaient jamais laissés seuls ensemble avant l’entreprise de la vie commune. On noter que Marie est explicitement considérée comme la mère de Jésus, mais que Joseph n’est jamais dit son père. Le verbe sunerchomai (« habiter ensemble ») implique déménagement de la jeune femme chez son mari et relations maritales. La mention du souffle saint, au début du texte, est probablement de la main de Matthieu et anticipe sur la suite. Il fallait tout de suite rendre compte d’une conception scandaleuse. Dans la situation décrite par Matthieu, l’entourage allait évidemment se rendre compte que Jésus arriverait au monde avant le temps…
4. Joseph ignore les circonstances de la conception. Puisqu’il s’agit d’un homme
« bon », il est évident qu’il n’a pas eu de relations sexuelles avec Marie et ne se considère pas comme le père. Sinon, il n’aurait pas été de bonne foi en voulant suivre la coutume qui exigeait le renvoi de la femme infidèle, puisque le contrat avait été brisé.
5. « Messager (Ange) du Seigneur » est une des désignations de Dieu dans la Bible. Il ne s’agit donc pas d’un ange ordinaire. Ici il ne fait que parler sans intervenir dans l’histoire. Le rêve est un moment important de révélation. Si Joseph garde l’enfant, il en fait automatiquement son fils et le fait entrer dans la lignée de David.
6. Le souffle est un pouvoir vivifiant. Dans
la Bible, le rôle du souffle est rarement de l’ordre du ou bien - ou bien. Le rôle du souffle dans la force de Samson n’exclut pas la force même de Samson. L’habilité de Bezaléel, homme à tout faire de Moïse, est la sienne, de même le charisme politique du roi davidique. La mention du souffle, dans la bouche du messager, n’exclut en rien l’activité humaine. Sa mention rend compte de la participation de Dieu et vise à lever le scandale de Joseph. Les circonstances entourant la conception de Jésus n’ont en rien entravé le rôle et le projet de Dieu sur lui (comprenant bien que tout cela est une vue rétrospective de la réalité et que le devenir de Jésus lui appartient en propre…).
7. Le nom de Jésus est expliqué comme contenant une note salvifique, en réalité il pouvait remonter à la difficulté de l’accouchement : « Yah, à l’aide! ». Cri de souffrance.
8. La citation de l’Écriture est tirée d’Is 7,14. L’original hébraïque parlait d’une
alma (jeune femme en âge de se marier), et non d’une betulâh (vierge), comme le fait le grec. D’ordinaire, la chasteté de la betulâh est présupposée mais ce n’est pas toujours le cas; en Gn 34,2-3, par exemple une jeune fille qui vient d’être violée est encore appelée betulâh. À l’époque, les jeunes filles en état de procréer mais pas encore mariées, étaient appelées « vierges » : on pense à la parabole des « vierges sages » et des « vierges folles ». Il était normal qu’elles le soient parce que les parents y veillaient jalousement, le montant de la dot à recevoir signifié dans le contrat de mariage en dépendant. La désignation était beaucoup plus sociologique que physiologique. De nos jours, on pourrait fort bien traduire le terme par « adolescente». Dans le cas visé par Isaïe, le prophète parlait de la jeune femme du roi (non vierge sans doute). Si la traduction grecque de la Septante (LXX), utilisée par le Nouveau Testament, semble considérer Marie comme vierge au moment de l’oracle, c’est qu’elle veut préciser que l’enfant à naître sera un premier-né, et donc celui qui héritera du trône. Mt se sert de la citation d’Is dans le même sens que son utilisation du mot souffle en 1,18, pour atténuer le scandale.
9. Quant à l’Emmanuel, terme qui signifie « Dieu est avec nous », Matthieu s’en sert au début de son évangile pour annoncer le Christ présent à sa communauté, selon 28,20 : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du Temps ».
10. Cette vie, qui a commencé dans le scandale, s’est terminée de la même façon. Entre le début et la fin, un homme a appris, de sa propre souffrance, à se faire proche de celle des autres. C’est ainsi que, de façon paradoxale, toute sa vie fut « évangile », bonne nouvelle.
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